Joanna Roś

Albert Camus dans la culture littéraire et théâtrale polonaise:

Un existentialiste version polonaise. Caricatures de lecteurs polonais de Camus

 

1.

Je déteste le lundi

 

Zygmunt Apostoł, un artiste-egsistentialiste des années 60. dans la comédie polonaise Nie lubię poniedziałku (Je déteste le lundi) réalisée par Tadeusz Chmielewski (1971); l'auteur de la photo inconnu, Fototeka Filmoteki Narodowej, 1-F-1888-15

 

La notion „existentialisme” a été empruntée par les Français de la langue allemande. En 1937 Karl Jaspers écrivait à Jeana Wahl, sans aucune ironie, que „l'existentialisme c'est la mort de la philosophie d'existence” (Puszko, 1995, p. 65). Plus tard ce terme a été popularisé en France par les adversaires de Jean Paul Sartre, qui dans les années 40 l'utilisaient avec passion dans leurs attaques agressives, le plus souvent très éloignées d'une critique philosophique solide et pertinente.

 

Le mot existentialisme a fait carrière dans les années 40 et 50, non seulement en France, comme écrivait Boris Vian dans son guide à Saint-German de Prés, mais aussi en Pologne. Ce mot avait des rôles diverses et variés, il fonctionnait comme la description d'une certaine esthétique, étique, opinions politiques, mais aussi comme une insulte et des fois comme un non d'un groupe artistique (par exemple Teatrzyk Egzystencjalistów z Wrocławia – Le Petit théâtre d'Existentialistes à Wroclaw) .

 

Le mot « existentialiste « est apparu en Pologne dans la deuxième moitié des années 50, quand dans la subculture des „stilyaga” le modèle français a remplacé le modèle américain. C'était le moment où les jeunes Polonais ont soudain trouvé la culture française plus attrayante que celle américaine et un nouveau „style franco-polonais,” plus modéré, s'est formé 

(Czapów, Manturzewski, 1960, pp. 287-288).

 

Après 1956 „existentialiste était le plus souvent synonyme d'un amateur de la musique moderne, le plus souvent barbu, portant un col roulé noir plutôt informe, fumant les cigarettes Extra Mocne et qui passait son temps dans le pénombre caves où on jouait du jazz.

 

Dans les années 60 l'image  stéréotype d'un existentialiste polonais a évolué, non sans l'influence de la critique marxiste, vers un hippie-nihiliste aux cheveux longs. Existentialiste – en Pologne ce mot faisait penser à un mélancolique maussade et passif  ou bien à un artiste paumé  (Szczepański, 1957; Segiet, 1987).

 

L'apparition en Pologne des livres des „existentialistes authentiques” était seulement une de raisons pour lesquelles l'existentialisme est devenu à la mode. Les stéréotypes ont commencé à apparaitre dans la deuxième moitié des années 50, la période où les modèles de la culture occidentales qui apparaissaient en Pologne étaient très variés: non seulement la littérature, la musique, le film mais aussi la haute couture, tout était mélange.

 

„Dans le même magazine Jean Paul Sartre voisinait avec un reportage d'un concours du boogie-woogie et Albert Camus apparaissait

à côté de nouveaux façons de robes ou chapeaux.”

(Kultura wysoka, 2010, p. 93).

 

Le grand changement qui a eu lieu dans la culture populaire après la mort de Staline, non seulement a ouvert le chemin aux influences des écrivains et philosophes tels que  Sartre i Camus, soudainement très présents parmi les jeunes affamés des nouveautés, ces écrivains sont aussi devenus les stars de la culture populaire (Kultura popularna, 2012, p. 54). „Faire son existentialiste”, ou „être existentialiste” ne signifiait pas simplement: lire Camus et Sartre et adopter leurs idées. La subculture des existentialistes en Pologne, si on peut se permettre cette expression, était bien sûr liée à la „nouvelle” littérature mais elle absorbait, et cela à une grande échelle, d'autres domaines de la culture ou même la subculture française. Et qui sait, peut être la mode a été un de domaines le plus importants. Les chercheurs qui étudient cette période en écrivant „existentialistes polonais” ajoutent presque automatiquement l'image des jeunes vêtus de pulls noirs qui étaient un symbole de non-conformisme ou même rébellion des jeunes intellectualistes.

 

Pour la poète Agnieszka Osiecka „existentialisme est indissociable de Cracovie, de sa bohème , du cabaret littéraire Piwnica pod Baranami – les artistes de ce cabaret avaient même leur propre Juliette Gréco – c'était Ewa Demarczyk, ils étaient aussi associés avec la mode des vêtements noirs (Osiecka, 2008, p. 87, 225). Personne n'a eu marqué sur le front qu'il avait lu „L'Étranger” de Camus, pendant que le style vestimentaire était un signe visible de l'appartenance aux „existentialistes”. Le jeunes portaient donc de cols roulés ou de pulls informes, toujours noirs, les garçons se laissaient pousser une barbe pendant que les filles avaient la même coiffure que Juliette Gréco: les cheveux aux épaules, raides et noirs (ce style a eu son propre nom, „à la noyée”). La couleur noire symbolisait aussi une sorte de rébellion car on ne pouvait pas trouver facilement des vêtements de cette couleurs, donc les pulls ou les pantalons étaient teints à la maison de façon totalement artisanale et on noircissait les chaussures avec du cirage noir.

 

L'élimination des couleurs vives: rouge, vert, blanc au profit du noir était comme un manifeste. La photographe Zofia Nasierowska se souvient:

 

„La teinture étaient un talent indispensable aux jeunes filles de l'époque qui voulaient être à la mode. Nous cousions des jupes démentes en utilisant les couches en flanelles qui étaient pourvues aux jeunes mamans à la naissance de leur bébé (…). A la maison on prenait un grand marmite, on dissolvait la teinture achetée en un sachet en papier et on submergeait des vêtements, de collants, mêmes de tennis dans cette solution. On tournait ensuite tout cela le temps nécessaire et après séchage on pouvait, comme la plupart d'autres filles, jouer une existentialiste de Saint-Germain-des Prés...”

(Nasierowska, Fotobiografia, 2009, p. 71).

 

Quant aux tennis, il fallait couper d'abord la partie avec les lacets pour en faire des ballerines. On peu discuter, bien sûr , si toute cette couleur noire était plus un signe d'une résistance au régime politique ou une démonstration de l'appartenance à l'Ouest, mais il paraît que la seconde version est la bonne.

 

Dans la conscience sociale les barbus en noir et la nouvelle littérature française ont formé un mélange symbolisant la distance envers la culture officielle, que l'État essayait de présenter comme la seule valable. Les avatars associés aux „existentialistes polonais”, comme les œuvres de Camus ou Kafka, devenaient des symboles antisystèmiques et vice versa. Pour les spécialistes du partie qui gouvernait alors la Pologne „les existentialistes polonais” symbolisaient la sympathie malvenue envers tout ce que les communistes qualifiaient comme l'art pourrie et subversive. Les critiques de „ceux admirateurs de Paris” mélangeaient tout, les noms, les hiérarchies, les domaines.

           

Peu à peu pour les gens en Pologne tous ces outsiders polonais devenaient le même que les existentialistes parisiens. Une fille vêtue de noir et négligemment coiffée ou un étudiant paresseux et mal rasé sont devenus les symboles d'existentialisme en Pologne. Si pour les gens de la rue „l'existentialisme” se limitait à cela, ce n'est pas étonnant que le mots „existentialistes” appliqué soit au habitants de Cracovie soit aux Parisiens, évoquait une bizarrerie à laquelle la seule réaction c'était le rire, la moquerie et le mépris.

 

 

 

 

2.

La folie de derviches dansants

 

           

Dans la littérature polonaise de cette période il y a une multitude des „images sociologiques” des amoureux de La Nausée ou L'Étranger, avant tout des jeunes qui – au moment d'une crise idéologique – étaient, selon les communistes, particulièrement susceptibles aux aberrations irrationnelles.

 

„[Existentialiste] adore le jazz, et le rock and roll le met en transe semblable à celui de derviches dansants du Maroc, quoique il ne sourit jamais car un existentialiste doit être, par définition, infiniment triste et maussade. D'ailleurs le rock and roll est la seule chose qu'il fasse bien, il néglige tout le reste” – Magdalena Samozwaniec, une satirique bien connue a traité cette „nouvelle jeunesse” avec indulgence

(Samozwaniec, 1990. pp. 69-71). 

 

Quant à l'écrivain Kazimierz Brandys, il décrivait avec un zeste d'ironie, mais sympathiquement, les filles existentialistes „(…) si perdues dans leurs pensées que presque catatoniques, le moindre sourire étant exclu”, la jeunesse avec „leurs propres drames psychologico-philosophiques” et leur style. ” (Brandys, 1964, p. 132, 133). Même dans les livres pour les adolescents il y avait des caractères suspectes barbu et vêtus de cols roulés noir qui trainaient le soir à la cimetière. Un tel personnage d'existentialiste effrayant apparait par exemple dans le roman de Seweryna Szmaglewska Czarne Stopy (Szmaglewska, 1995, pp. 11-15).

 

C'est sûr que la connaissance de la littérature n'était pas forcément liée avec ce que les jeunes chercheurs polonais d'aujourd'hui appellent les symboles d'existentialistes: écouter les chansons de Juliette Gréco et Sława Przybylska, ou regarder les films avec Brigitte Bardot. Il y avait quand même des jeunes des milieux plus engagés culturellement qui ont créé une liste de livres qu'il fallait avoir lus ou des films et pièces de théâtres à regarder obligatoirement – c'est vrai qu'ils n'avait pas beaucoup de choix mais ils ont créé une hiérarchie dans ce qui était disponible. 

 

La sociologue Hanna Świda-Ziemba donne un exemple de cette obligation de connaitre certains titres et noms dans un fragment d'une discussion qu'elle a eu au cours d'un interview: „Quand j'étais au lycée, je ne laissais passer aucun film ou concert important. Et maintenant je suis vraiment en retard. Même Camus, je l'ai lu seulement parce que ce n'était pas trop long.” (Świda-Ziemba, 2010, p. 353).

 

Cette volonté d'être au courant, d'être en phase avec l'Ouest, de se distinguer de la masse était quelque chose de positif. Quand en janvier 1960 l'information de la mort de Camus dans un accident de voiture est arrivée en Pologne, on a proposé à Wojciech Natanson d'écrire des articles et de donner des conférences sur Camus un peu partout en Pologne. Pendant qu'il arpentait la Pologne avec ses conférences Natanson a pu ss'apercevoircombien de jeunes gens exprimaient l'intérêt pour l'œuvre de Camus, voulaient partager leurs réflexions et poser des questions  (Natanson, 1980, pp. 22-23).

 

Certains chercheurs tendent à sous-estimer la valeur littéraire de l'existentialisme, par exemple déjà vers la fin des années 50. et dans les années 60. Adam Schaff, Zdzisław Najder et Jerzy Szacki. Ils suggéraient que celui qui ne lit pas de traités philosophiques ne pourra pas apprendre beaucoup de la littérature. C'est vrai que les essais qui pouvaient expliquer la trajectoire de la pensée de Camus ou de Sartre n'étaient pas disponibles en Pologne à cette époque. Le critiques émettaient souvent des avis superficiels basés sur quelques textes choisis et les lecteurs sautaient à la conclusion que l'existentialisme ne peut pas avoir de côté optimiste et qu'il enlève à l'homme sa dignité. Sans aucun doute la majorité des admirateurs polonais de Camus  discutaient de ses romans et de ses essais sans  connaitre  leurs fonds philosophiques et politiques, malgré le fait que Camus lui même classifiait très clairement chacune de ses œuvres dans le triptyque qu'il avait planifié et que dans ses romans et pièces de théâtre il présentait de manière artistique les même idées qui constituaient le fond de sa pensée exprimée dans ses essais.

 

Ses œuvres une fois introduites en Pologne, avaient acquis leur propre vie indépendante de notions ou classifications pensées par leurs auteur, ce qui pouvait être déroutant pour les lecteurs. Malgré tout il est difficile d'accepter l'opinion que les romans et les drames de Camus n'étaient nullement une introduction à la philosophie de l'existentialisme et n'apportaient pas plus d'information que les images de Paris dans les films de la Nouvelle Vague française.

 

 

Le reportage de 39 secondes à peine présente les club de jazz polonais des années 60. On y voit les jeunes  vêtus de noir, dans le nuage de la fumée des cigarettes. La fille qui est assise devant le mur tapissé avec des pages du journal „Sport” est en train de lire un livre de Norman Mailer- le seul auteur américain connu qui se qualifiait lui même comme existentialiste.

Cf. 1960’s Poland, Beatnik, Jazz Bar, Beat Generation, Rare Archive

Footage, Kinolibrary, Archive Film Collections, clip KLR20,

http://www.youtube.pl.com/watch?v=mENj9Xmvsyo, vu 17.10.2015

 

 

Notes:

 

Brandys, 1964: M. Brandys, Listy do pani Z.: wspomnienia z teraźniejszości 1957-1961, Państwowy Instytut Wydawniczy, Varsovie 1964.

 

Czapów, Manturzewski, 1960: C. Czapów, S. Manturzewski, Niebezpieczne ulice: u źródeł chuligaństwa: materiały i refleksje, Wydawnictwo „Iskry”, Varsovie 1960.

 

Fotobiografia, 2009: Fotobiografia: Zofia Turowska o Zofii Nasierowskiej, Wydawnictwo „Marginesy”, Piaseczno 2009.

 

Kultura popularna, 2012: E. Krasucki, Co towarzysz Wiesław wiedział o bigbicie? Świadomość zjawiska kultury masowej w okresie »popaździernikowym« (1956-1963), Kultura popularna w Polsce w latach 1944-1989. Problemy i perspektywy badawcze, K. Stańczak-Wiślicz, Fundacja Akademia Humanistyczna, Instytut Badań Literackich Polskiej Akademii Nauk, Varsovie 2012.

 

Kultura wysoka, 2010: J. Detka, Miłe złego (?) początki. Odwilżowe fascynacje podkulturą Zachodu, „Kultura wysoka, kultura popularna, kultura codzienności w Polsce 1944-1989”, G. Miernik, Wydawnictwo Uniwersytetu Humanistyczno-Przyrodniczego Jana Kochanowskiego, Kielce 2010.

 

Natanson, 1980: W. Natanson, Szczęście Syzyfa, Wydawnictwo Literackie, Cracovie 1980.

 

Osiecka, 2008: Szpetni czterdziestoletni, Wydawnictwo „Prószyński i S-ka”, Varsovie 2008.

 

Puszko, 1995: H. Puszko, Czy Jean Paul Sartre był egzystencjalistą?, „Sztuka i Filozofia” 1995 (10).

 

Szczepański, 1957; Segiet, 1987: Szczepański J.A., Wzdrygnąć się czy bić brawo?, „Trybuna Ludu”, 6.02.1957; J. Segiet, Piekło to inni? Piekło to my?, „Gazeta Olsztyńska” 1987 (131).

 

Świda-Ziemba, 2010: H. Świda-Ziemba H., Młodzież PRL: portrety pokoleń w kontekście historii, Wydawnictwo Literackie, Cracovie 2010.

 

 

Basé sur la thèse de doctorat: Albert Camus dans la culture littéraire et théâtrale polonaise des années 1945-2000, Varsovie 2018.