Joanna Roś

Albert Camus dans la culture littéraire et théâtrale polonaise:

Caligula et Le Departement de Culture et Propagande de Varsovie.

1.

Rapport sténographié

 

 

 

Stary Teatr à Cracovie, 1906

 

 

Albert Camus a rapidement éveillé en Pologne la curiosité non seulement des littéraires mais aussi des gens de théâtre. Malgré cela, même si les théâtrologues soulignent souvent que juste après la guerre il y avait moins que l'on puisse penser de pièces de théâtre qui parlaient de la guerre ou de la politique, nos théâtres ont longtemps attendu avant d'introduire dans leur répertoire Caligula de Camus, une pièce dans laquelle l'auteur  parle des crimes de Hitler. Est-ce que c'est la mémoire toujours vive de la guerre et son lot de tragédies qui ne permettaient pas de nous distancer du passé? Est-ce que c'est la raison pour laquelle le théâtre polonais n'a montré Caligula qu'à la fin des années 50?

 

Le 19 février 1947 à Paris une convention franco-polonaise concernant la coopération intellectuelle de deux pays a été signée. Elle stipulait que les deux pays allaient supporter les traductions des œuvres littéraires et scientifiques et encourager la production théâtrale de pièces de qualité. La même année l'écrivain polonais Tadeusz Breza a apporté le texte de Caligula de Paris et l'a donné à Wojciech Natanson en croyant qu'il serait émerveillé par cet œuvre et la traduirait vite, ce qui en effet a eu lieu. Pendant que les informations sur la réception de l'œuvre de Camus arrivaient peu à peu en Pologne, trois théâtres polonais ont incorporé Caligula à leur répertoire planifié: Teart Kameralny à Łodz, Stary Teatr à Cracovie et Miejskie Teatry Dramatyczne à Varsovie. J'ai retrouvé dans les archives Les comptes rendus sténographiés de la réunion du 21 septembre 1947 concernant la pièce de Camus « Caligula ». Grâce à ce sténogramme nous apprenons qu'en ce moment la préparation du spectacle était déjà bien avancée. Son metteur en scène Czeslaw Szpakowski avec la coopération du directeur littéraire Aleksander Maliszewski et le vice-directeur Eugeniusz Poreda avait le spectacle quasi prêt (Miejskie Teatry Dramatyczne à Varsovie). Or, au dernier moment le Ministère de la Culture a émis des réserves malgré le fait que trois mois plus tôt la Commission de Répertoire de ce même Ministère a donné le feu vert au spectacle. La discussion mentionnée ci-dessus ainsi que la représentation deavant la Commision avaient donc eu lieu seulement deux semaines avant la date planifiée de la première.

 

Leon Kruczkowski, le vice-ministre de la Culture de l'époque, n'avait dit que vers la fin de la discussion de plusieurs heures que le vrai but de cette réunion n'était pas de prendre la décision quant au sort de Caligula mais tout simplement de persuader les acteurs, metteurs en scène et la direction que cette pièce ne pouvait absolument pas entrer dans le répertoire.

 

La décision de l'annulation du spectacle avait donc été déjà prise, ce que les participants soit ne savaient pas soit ne voulaient pas savoir. Voilà les plus importants arguments pro et contre exprimés dans cette discussion:

 

Le traducteur Wojciech Natanson a défendu la pièce de Camus et son auteur en rappelant sa participation dans la Résistance française. Ce n'était pas toute la vérité car à cause de sa tuberculose Camus n'avait pas été appelé dans l'armée, mais quand même cette argumentation justifiait la défense de son œuvre. Natanson voyait en Caligula un des événements le plus marquants de la littérature européenne moderne, un texte pas banale, incitant à réfléchir et pour ces raison joué dans les meilleurs théâtres d'Europe. Il rapportait le fait que Caligula avait déjà été sur scène dans Berlin n de l'Est – la partie de Berlin qui appartenait au bloc soviétique et par conséquent ce texte était tout à fait compatible avec les priorités des autorités soviétiques.

 

Une grande partie de la discussion concernait le moment où le drame a été écrit. On maintenait que c'était en 1938, même si à cette date le texte n'était qu'une première mouture et la version de Caligula présentée sur scène a été achevée à la fin de la guerre. Ce malentendu quant à la date a mené à considérer Camus presque comme un prophète qui déjà dans les années 30 avait prévu la crime organisée. On remarquait que son texte exprimait déjà tout le manque de confiance en homme et en humanité engendré par la situation politique de cette période. Chez les patriciens romains séparés de la réalité et apeurés on voyait l'idéologie d'une partie de la société française qui ne croyait pas que l'on pouvait lutter contre le fascisme qui arrivait. Les reproches faites aux Français en raison de leur comportement pendant la guerre allaient encore plusieurs fois influencer la réception de l'œuvre de Camus. La honte que les Français ont fait à l'Europe menait tout droit à la conclusion irritée que si Caligula plait à Paris, c'est parce que c'est une pièce sur les lâches écrite pour les lâches.

 

Il y en avait qui disait qu'après ce que les Polonais avaient vécu pendant l'occupation, présenter Caligula comme un malade mental est inadmissible. La folie est une circonstance atténuante et pour les Polonais chaque effort pour comprendre un criminel était un outrage à la morale.

 

Pour certains le fait que l'attitude de l'auteur envers Caligula n'est pas totalement négative était honteux. Camus a présenté la silhouette d'un homme qui réveillait chez ses proches la peur mais aussi l'amour. Ceci a déclenché l'argumentation de Kruczkowski qui suggérait que la majorité de spectateurs a souffert à cause d'un tyran qui ressemblait à Caligula. Et ces gens sont censés ressentir de la pitié pour l'amour de Druzilla pour Caligula, essayer de comprendre l'explication philosophique d'une folie? Les Polonais ont souffert à une échelle beaucoup plus grande pendant la guerre et l'occupation, il ne faut pas les obliger à essayer de comprendre la réduction à l'absurde de la philosophie de Hitler et regarder cela sur scène. C'est facile de critiquer ces arguments aujourd'hui mais à moi ce dernier point semble le moins discutable.

 

On n'a pas épargné à Camus la recherche des parallèles entre son attitude et celle de son caractère. Certains maintenaient que cet ouvre était la glorification du nihilisme moral, pessimisme destructif, anarchisme, le manque d'une hiérarchie de valeurs morales et son auteur ne prenait part d'aucun adversaire du conflit qu'il montre. Pire encore, on peut avoir l'impression qu'il trouve Caligula sympathique. La plupart de ceux qui participaient dans cette discussion avaient admis ne pas avoir lire la pièce. Ils avaient donc formé leurs opinions en se basant sur un spectacle incomplet, donnaient des exemples peu concrets et se laissaient submerger par les émotions. Il y avait des voix dans cette discussion qui n'étaient fondés ni sur l'analyse du texte ni sur la présentation du spectacle faite par l'ensemble, provoqués surtout par les interprétations simplistes de l'existentialisme, auquel on associait déjà Camus.

 

Même si Natanson et le théâtrologue Edward Csató avaient essayé d'affaiblir ces arguments basés sur stéréotypes et superstitions, c'était en pure perte car la critique littéraire, très schématique, avait déjà associé Sartre et Camus et avait déjà causé des tels dommages que Wilhelm Billig, le directeur de la Radio Polonaise de l'époque maintenait que même si Camus n'était pas existentialiste, son caractère était „une incarnation de la philosophie de Sartre”. Et que les caractères crées par Camus et Sartre „une bande de voyous, vaut rien et lâches” étaient, comme il a dit, connus à peu de Polonais. D'où leur popularisation sur scène serait selon Billig un exemple d'empoisonnement des masses. 

 

On a accusé le metteur en scène qu'il n'avait pas équipé les Patriciens de la même force qu'avait Caligula, et par conséquent la réaction de ceux qui se rebellaient contre le mal n'était pas immédiate et ce que le spectateur allait voir c'était surtout le chaos chez les sujets. La finale dans laquelle et le criminel tyran et les Patriciens déshonorés sont tâchés n'aidait pas car la pièce n'était toujours pas conforme aux opinions et attentes des discutants selon lesquels le théâtre avait désormais un nouveau rôle social et les Polonais, marqués par les années de l'occupation, attendaient autre chose.

 

On a reproché à tous les artistes qui participaient à la préparation du spectacle qu'ils ne se sont pas posé la question essentielle: Est-ce que notre spectacle éveille l'enthousiasme et la créativité des masses? Il y avaient aussi des suggestions que peut être en deux mois de préparation additionnels on pourrait changer Caligula en une pièce de propagande – quelle chance pour les metteur en scène, les acteurs et le scénographe, ils pourrait sauver le spectacle et à l'occasion améliorer le texte.

 

2.

Le rapport du censeur

                

 

 

 

Ce blocage de la première du spectacle est un exemple modèle de l'idée que le nouveau pouvoir se faisait de la mission du théâtre. Un spectacle devrait être compréhensible pour le public large, être un évènement pour les masses et Caligula n'avait aucune chance d'être cela. En plus, la représentation devrait être concrète, factuelle et ne pas laisser le champ aux interprétations libres, possiblement erronées,

pendant que le texte abstrait de Camus s'y prêtait.

 

Un tel spectacle serait plutôt vu comme le retour vers théâtre élitiste d'avant guerre. Alors on a complimenté les réalisateurs et les acteurs pour leur initiative intéressante et...on a mis Caligula de côté pour les dix ans suivants.  Teatr Kameralny de Łodz et Stary Teatr de Cracovie ont, eux aussi, annulé la préparation planifiée de Caligula. En même temps la publication de la pièce dans le magazine „Twōrczość” a été interrompue même si les deux premiers actes avaient été publiés dans l'issu juillet-août 1947 (Camus, 1947, pp. 17-38), la publication de deux derniers actes a été annulée. Pourquoi?

 

Quand au milieu de l'année 1947 PPR (Le Partie Ouvrier Polonais) s'est emparé du  pouvoir et a pris le contrôle de l'état, une nouvelle étape de l'offensive culturelle a commencé. Assez rapidement la publication des fragments de la prose de Camus fut interdite par la censure. Dans les années 1948-1949 l'influence de la culture française en Pologne avait diminué, ce qui était une conséquence de l'idée propre au partie au pouvoir, notamment de limiter autant que possible les contacts entre le bloc de l'Est (sous influence soviétique) et l'Europe de l'Ouest. La Plénière du PPR en août 1948 a vivement reproché à „Kuźnica” le manque de critique idéologique appropriée de la littérature de l'Ouest et avait ajouté qu'en publiant les informations sur les travaux des existentialistes  le magazine tolérait une confusion idéologique et négligeait l'approche marxiste à la littérature. Mêmes reproches ont été faites à „Odrodzenie”. Les journaliste ont été obligés de s'autocritiquer et admettre d'avoir toléré la confusion idéologique.

 

 

Ce n'était pas pourtant Caligula mais l'Etranger qui attirait les foudres dans la période 1945-1955. En 1948, Włodzimierz Sokorski, responsable de la section Culture du Comité Central du PPR, a déclaré que l'existentialisme cultive la mort, le manque de confiance en homme et son rôle dans l'histoire , voue un culte à tout ce qui est brutal, violent et inhumain et que l'Etranger de Camus en est un exemple phare

(Żółkiewski, 1948).

 

Le censeur qui, cette même année, analysait la possibilité de publication de l'Etranger en Pologne a émis une opinion identique: selon lui toute l'essence de l'existentialisme se trouvait dans ce court roman – l'homme vit uniquement dans le monde de ses propres expériences intérieures et son contact avec le monde extérieur se limite  à la nécessité de trouver un gain pain (Recenzja cenzorska, 1948, p. 12). Désormais les livres qui éveillaient les émotions et les réflexions qui pourraient mener à des questions sur la légitimité du pouvoir se sont retrouvés au centre de l'offensive politique.

 

Après la IV Convention du Syndicat des Écrivains Polonais (ZLP) à Szczecin en 1949, où le réalisme socialiste a été déclaré une règle, les reproches devenaient encore plus virulentes. On reprochait aux „écrivains – existentialistes” l'action subversive dans l'intérêt de l'impérialisme américain. A la fin, on a vu dans l'Étranger une transposition de la technique d'écriture américaine, vu que la thèse façonne la forme... (Brucz, 1948, p. 6; Sandauer, 1946). Même avant on pouvait lire dans „Kuźnica” ou  „Odrodzenie” des critiques pleines d'ignorance et des interprétations abusives, mais depuis ce moment ce qui dominera c'était une chasse à l'homme agressive et idéologique en tout ce qui concerne Camus. Désormais son œuvrece ne sera pour les critiques qu'une déformation artistique, une psychique déformée, de l'art pour l'art (Czuliński, 1951, p. 2; Morawski, 1955, p. 3). Dans les années 50 la critique ignore complètement ce qui était dit juste après la guerre, ainsi que l'intérêt que l'œuvre de Camus a suscité chez les critiques, écrivains et artistes. Les staliniens ont passé sous silence les textes d'avant 1949 et ils l'ont fait exprès, pour démontrer que déjà dans les années 40 l'existentialisme a été rejeté sans pitié par les Polonais et relégué en dehors de tout cercle culturel.  Ainsi le bruit de courte durée, mais quand même un bruit autour de Camus a été réduit au silence. Les Polonais ont dû attendre  jusqu'en 1957 pour voir les initiatives éditoriales, théâtrales et critiques concernant l'auteur de l'Étranger.

 

 

Notes:

 

Brucz, 1948; Sandauer, 1946: S. Brucz, »Obcy« Camusa, czyli kryzys pewnej egzystencji, „Kuźnica” 1948 (9).

 

Camus, 1947: A. Camus, Kaligula, traduit par W. Natanson, „Twórczość” 1947 (7-8).

 

Recenzja cenzorska, 1948: D. Jarosz, Zapisy cenzury z lat 1948–1955, „Regiony” 1996 (3).

 

Żółkiewski, 1948: S. Żółkiewski, Agitur de re vestra, „Kuźnica” 1948 (44).

 

Czuliński, 1951; Morawski, 1955: J. Czuliński, Manowce burżuazyjnej literatury Zachodu, „Sprawy i Ludzie” 1951 (42); K. Morawski, Książka o mieszczańskim świecie, „Sprawy i Ludzie” 1955 (3).

 

 

Basé sur la thèse du doctorat  Albert Camus dans la culture polonaise littéraire et théâtrale des années 1945-2000.